Vol. 3, No. 1, - Décembre 2017

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« Un modèle québécois », avez-vous dit?

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Par François Normandin, rédacteur en chef adjoint (Internet et médias sociaux), revue Gestion (HEC Montréal)

Difficile à cerner, difficile à définir, que ce modèle québécois… Une chose demeure toutefois indéniable, une dynamique nouvelle s’est peu à peu manifestée au sortir de l’ère Duplessis, une dynamique qui a, du point de vue économique, progressivement donné naissance à ce que l’on désigne communément sous le vocable de « modèle québécois », ou parfois même « Québec inc. ». De quoi est-il question? Que comprend, de manière générale, ce modèle précis de développement économique?

On imaginera aisément que bien des points de vue sur le modèle québécois ont été énoncés au fil des ans, tant sur sa nature, sur ce qui a permis son émergence et sur ce qui le constitue. Tentons tout de même l’exercice! Tout d’abord, le modèle québécois est d’abord et avant tout le fait de personnes, d’entrepreneurs, d’hommes et de femmes d’affaires et d’intellectuels francophones qui, devant la domination historique de l’élite économique anglophone au Québec, commencent à s’imposer comme des acteurs d’importance dans le contexte socioéconomique québécois. De fait, de 1961 à 1987, la reprise en main de l’économie du Québec, par ces entrepreneurs et ces hommes et femmes d’affaires d’ici, se traduit par un contrôle accru sur l’ensemble de l’économie, celui-ci passant de 47 % à 62 %. Il en va de même pour le domaine de la finance, un pan crucial de l’économie québécoise, dont le contrôle par les francophones fait un bond de 26 % à 58 % au cours de cette période[1].

L’impulsion, donnée par cette classe d’affaires québécoise bourgeonnante, se double également d’un élan nouveau, d’une volonté collective qui se fait désormais entendre et qui se concrétise par la présence de plus en plus marquée et affirmée de l’État québécois dans l’espace socioéconomique (à l’interne, donc), tout comme dans ses relations avec le gouvernement fédéral (à l’externe). Le modèle québécois se concrétise donc, de ce point de vue, par des luttes vigoureuses menées depuis même avant la Révolution tranquille, visant à récupérer d’Ottawa certains leviers jugés essentiels au développement de la nation québécoise. L’impôt sur le revenu est, entre autres, l’un de ces pouvoirs que Québec récupère pour assurer sa destinée. Combiné au rapatriement de certains autres pouvoirs du gouvernement fédéral, le modèle québécois prend aussi forme, par l’entremise d’une volonté d’intervention tout aussi affirmée, dans les sphères de la santé, de l’éducation, du développement économique et de l’aide aux entreprises, pour ne nommer que celles-ci. Par exemple, dans le seul cas du développement économique, les dépenses gouvernementales passent de 8,5 % en 1961 à 26,8 % du produit intérieur brut en seulement un quart de siècle[2].

Mais plus encore, cette volonté collective doit pouvoir s’inscrire dans la réalité économique du Québec, et plus précisément dans le monde des affaires et de la finance. À cet égard, le gouvernement du Québec mettra en place une série d’instruments étatiques, notamment de nature financière, pour permettre l’émancipation économique de la nation québécoise. Ainsi en est-il de la création d’Hydro-Québec en 1944 et de la nationalisation des infrastructures hydroélectriques de la province, amorcée sous le gouvernement Lesage (1960-1966). Ainsi en est-il également de la Société générale de financement, créée en 1962[3], spécialisée dans le capital de risque destiné à des entreprises d’ici, et de la Caisse de dépôt et placement du Québec, qui voit le jour en 1965 et dont la mission première est de faire fructifier les avoirs de retraite des Québécoises et des Québécois tout en contribuant au développement économique de la province.

« Tricotée serrée », la société québécoise? Ce trait culturel, qu’il soit perçu comme un élément positif ou négatif, est peut-être également à l’origine de cette volonté de concertation et de coopération qui a été l’une des composantes majeures du modèle québécois. À cet égard, des acteurs socioéconomiques forts et influents, qu’ils soient de nature syndicale (le Québec possède toujours le plus haut taux de syndicalisation en Amérique du Nord), patronale ou coopérative (pensons au Mouvement Desjardins ou à la Coop fédérée) ont été sollicités à maintes reprises au cours des dernières décennies afin de s’engager dans la recherche active de solutions à des problèmes criants. La création de fonds de travailleurs, tels le Fonds de solidarité FTQ ou Fondaction (CSN), et la participation de ces mêmes acteurs à de grands sommets (atteinte du déficit zéro, mise en place de l’économie sociale) témoignent de ce fait.   

Évidemment, ces caractéristiques du modèle québécois ont émergé et ont évolué dans un contexte idéologique, politique, économique et social particulier et précis. Ce contexte ayant grandement changé au cours des deux dernières décennies, le modèle québécois est-il toujours pertinent? S’il a été le vecteur de la naissance, de la croissance et de la prospérité relative de l’État québécois moderne, saura-t-il remplir la même mission en ce début de second millénaire? La question est posée…   

[1] Benoît Lévesque, Gilles L. Bourque et Yves Vaillancourt (1999), « Trois positions dans le débat sur le modèle québécois ». Nouvelles pratiques sociales, 12(2), pp. 1-10.
[2] Ibid.
[3] La Société générale de financement a été intégrée à Investissement Québec en 2010.