Vol. 3, No. 1, - Décembre 2017

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L’université et le modèle québécois

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Par Mario Bouffard, diplômé ÉTS et membre du comité éditorial

Le modèle québécois

Développé dans les années 1960, le « modèle québécois » est un concept au contour flou[1] qui réfère à un mode particulier de gestion économique et sociale ayant des similarités avec la gestion de l’économie de certains pays européens dont le Québec s’est inspiré lors de la Révolution tranquille (par exemple, la Suède, la Norvège, le Danemark et la France)[2]. Parallèlement se développe le concept d’État-providence où l’État intervient de plus en plus dans la production des biens et services commerciaux (exploration et production minière, énergie, construction navale, produits alimentaires, etc.) et la redistribution des richesses en faveur des classes de revenus inférieurs.

Au Québec, ce modèle implique, notamment, un rôle accru de l’État dans l’économie, particulièrement au niveau de la planification et la création d’organismes spécialisés générateurs de richesse pour les Québécois. Ce modèle suppose également la présence d’un système de concertation serrée entre les instances gouvernementales, le secteur privé et les organisations syndicales, dans l’élaboration de politiques sociales et la mise en œuvre de certains programmes de développement.

Dans les années 1980, plusieurs facteurs,  tels la crise économique du début de la décennie, la mondialisation des marchés et l’arrivée au pouvoir du gouvernement conservateur-progressiste de Brian Mulroney en 1984, entrainent un retour au conservatisme économique et social. Toutefois, malgré le réalignement des interventions économiques qui ont suivi, l’État est, encore aujourd’hui, un acteur économique incontournable pour la société québécoise. D’ailleurs, nombreux organismes reliés à ce modèle sont toujours actifs aujourd’hui, par exemple, la Caisse de dépôt et placement du Québec et la Société générale de financement du Québec (absorbée par Investissement Québec en 2010) [3].

La démocratisation du savoir : création des cégeps et de l’Université du Québec

Pour les Québécois, une des concrétisations importantes du modèle québécois et du développement de l’État-providence est d’avoir facilité l’accès aux écoles techniques et aux universités par la création des collèges d’enseignement général et professionnel (cégeps) et le déploiement de constituantes de l’Université du Québec dans les principales régions.

En effet, la réforme de l’éducation dans les années 1960, initiée par le gouvernement provincial grâce à la Commission royale d’enquête sur l’enseignement, appelée commission Parent, signifie la fin d’une institution presque deux fois centenaire et entièrement contrôlée par le clergé, les collèges classiques, ces derniers étant remplacés par des polyvalentes et des cégeps, dont les programmes d’enseignement sont destinés à faciliter le passage entre le secondaire et l’université ou le marché du travail.

De plus, le 10 décembre 1968 est créée, à la suite de l’adoption d’une loi de l’Assemblée nationale du Québec, l’Université du Québec avec la mission :

  • d’accroître le niveau de formation de la population québécoise par une accessibilité accrue;
  • d’assurer le développement scientifique du Québec;
  • et de contribuer au développement de ses régions.

Le modèle québécois et la naissance de l’ÉTS

Au début des années 1970, les entreprises industrielles québécoises font face à une féroce compétition pour développer leurs marchés et elles ont besoin de professionnels spécialisés de haute compétence technologique que le système universitaire en place, davantage axé sur la recherche que l’application, ne peut satisfaire.

C’est dans cet esprit que, le 6  mars 1974, un arrêté en Conseil du gouvernement québécois institue, par lettres patentes, une maison d’éducation de niveau universitaire sous le nom d’École de technologie supérieure (ÉTS). Il s’agit d’une expérience-pilote de 5 ans dont la clientèle est limitée, en principe, à moins de 50 étudiants par année, et seulement dans les secteurs de la mécanique et de l’électricité. Ce sera la contribution spécifique de l’ÉTS de former, par des programmes universitaires de 72 crédits, des spécialistes appelés « ingénieurs d’application ». Les entreprises ont rapidement recruté ces nouveaux experts dans leur équipe stratégique pour augmenter leurs avantages concurrentiels et développer de nouveaux marchés.

Pourtant, un véritable problème se pose pour les étudiants de l’ÉTS : bien que la valeur des études et du diplôme soit reconnue sur le marché du travail, la formation ne correspond à aucun titre donnant accès à l’exercice d’une profession dans le domaine d’études. Par conséquent, les bacheliers ne peuvent effectuer des tâches dont l’exercice est réservé en exclusivité aux ingénieurs, même s’ils en ont la compétence. Suivra un débat épique de 13 ans (1976-1989) sur la reconnaissance du diplôme de l’ÉTS et du statut professionnel de ses diplômés, épopée qui se terminera en 1989 par la mise en place de passerelles d’intégration, adaptées aux exigences du BCAPI, à l’Ordre des ingénieurs du Québec (OIQ), et l’implantation de programmes de baccalauréat en génie qui seront agréés par le BCAPI en juin 1990.

Cette démocratisation du pouvoir et la création de l’ÉTS représentent un élément important de la solution pour concrétiser le virage technologique du Québec en permettant l’accès à une formation universitaire en technologie supérieure aux diplômés techniques des cégeps, les propulsant ainsi à des postes supérieurs. Elles nous ont permis d’avoir une population qualifiée, éduquée et innovante nous donnant ainsi les outils nécessaires pour devenir des créateurs, des entrepreneurs et des leaders dans les secteurs clés de l’industrie et de l’économie. Pensons juste à la phrase symbolique « Maître chez nous » prononcé par Jean Lesage lors de la campagne électorale de 1962 qui a entrainé le savoir-faire des Québécois sur la scène internationale avec, notamment, SNC-Lavalin, le Cirque du Soleil, Bombardier et les Caisses Desjardins.

De nos jours, l’ÉTS forme le plus grand nombre de diplômés au baccalauréat en génie au Québec, et se classe parmi les cinq plus grandes écoles ou facultés de génie au Canada[4]. Les besoins de l’industrie en génie appliquée sont toujours aussi présents, et même davantage avec la compétition désormais internationale. La signature de l’ÉTS «  Le génie pour l’industrie » n’a jamais été aussi collé à la réalité industrielle québécoise. Les quelques 20 000 diplômés de l’ÉTS présents dans l’industrie, reconnus pour leur créativité et leur orientation pratique, sont devenus un incontournable dans le domaine du génie!

[1] Dubuc, Alain. Portrait de famille, 14 vrais ou faux mythes québécois.Les Éditions La Presse. 2014.

[2] L’urgence d’agir, une économie interpellée  par la mondialisation, collectif; L’Observatoire du Québec, Vol. 2, Presses de l’Université du Québec, 2002.

[3] Ibid.

[4] http://www.etsmtl.ca/A-propos/ETS-en-bref/Presentation (récupéré le 13 mars 2016)