Vol. 3, No. 1, - Décembre 2017

Menu Le magazine électronique du Réseau ÉTS,
l'association des diplômés de l'École de technologie supérieure
Chroniques
Génie ou ingénierie… Vrais ou faux jumeaux?

Découvrez notre blogue : http://www.blogue-carriere-rgc.com

Génie ou ingénierie… Vrais ou faux jumeaux?

 0

Par Alain Coulon, Réseau génie carrières

En dépit d’une similitude phonétique, les mots « génie » et « ingénierie » ont des origines distinctes; l’historique de leur évolution sémantique nous apprend que l’ingénieur, constructeur d’engins guerriers, et le génie, porteur de pouvoirs magiques, ne se sont rapprochés qu’au XVIIIe siècle, dans le cadre de la logistique militaire. Cette osmose a été si forte que nous avons tendance à considérer génie et ingénierie comme des synonymes.

Ne faudrait-il pas les spécialiser, en référence à leur étymologie respective, pour réintroduire une distinction entre la théorie (le génie) et la pratique (l’ingénierie)?

Génie… Une racine indo-européenne

Le mot « génie » dérive d’une racine commune aux langues indo-européennes qui a donné : géniteur, génération, genèse, génital, progéniture, gens, gène, etc.

Génie… Un être doté de pouvoirs merveilleux

Les légendes sont parsemées d’êtres dotés de pouvoirs magiques, répartis en deux camps opposés : les bénéfiques et les maléfiques. Ces personnages fantastiques peuplent les forêts, les cours d’eau, les cités. Ils se métamorphosent pour apparaître à l’humain, au moment propice, afin d’influencer sa destinée, dans un sens favorable ou défavorable, selon la nature morale du génie. Au-delà des frontières culturelles, on retrouve, dans des fonctions voisines, des lutins, des elfes, des sorcières, des fées et différents génies, sans oublier les djinns orientaux (dont la prononciation est curieusement voisine de celle de génie). Le bon génie, libéré de la lampe d’Aladin, et le diable, métamorphosé en serpent dans le jardin d’Éden, sont des références universelles.

Ingénieur… Engin

Le mot « engin » a une origine latine « ingenium », mot qui définissait la qualité, le caractère, l’intelligence, l’aptitude à inventer des dispositifs astucieux.

Son ancienne forme francisée « engieng » était chargée du sens de ruse. L’engin est un dispositif militaire d’attaque ou de défense. Le cheval de Troie était un engin destiné à tromper l’ennemi. Au cours des siècles, dans une escalade permanente, les acteurs de la logistique militaire se sont ingéniés à opposer engins destructeurs (béliers, catapultes, bombardes, missiles….) et fortifications (murailles, douves, glacis, lignes de défense, etc.).

Les verbes « engigner, engeigner » signifiaient, naturellement « tromper ». Celui qui réalisait l’ « engieng » était l’« engigneor » (celui qui trompe).

« Le métier de base de l’ingénieur consiste à résoudre des problèmes de nature technologique, concrets et souvent complexes, liés à la conception, à la réalisation et à la mise en œuvre de produits, de systèmes ou de services. Cette aptitude résulte d’un ensemble de connaissances techniques d’une part, économiques, sociales et humaines, d’autre part, reposant sur une solide culture scientifique » (Définition de la Commission des titres d’ingénieur).

L’ingénieur intègre le Génie… Le corps du Génie

Au XVIIIe siècle, on appelle « génie » un corps de l’Armée de Terre, responsable des travaux de fortification, de l’agencement du terrain et de l’aménagement des voies de communication. Ainsi, l’ingénieur (constructeur d’engins) et le génie (source de pouvoirs extraordinaires) se sont rencontrés sur les théâtres d’opérations guerrières; à tel point que ces deux mots, dont les prononciations sont proches, semblent avoir, depuis cette rencontre, une parenté sémantique.

Le génie, corps de connaissances

En instituant le génie militaire, on avait créé un précédent en glissant subrepticement de l’entité dotée de pouvoirs magiques à la conceptualisation d’une logistique. On a tout naturellement désigné par le même mot « génie » le corpus de données rationnelles sur lesquelles reposent leurs travaux… en souhaitant que la transmission didactique de ces connaissances favorise l’éclosion de génies!

Le mot génie désigne les processus et méthodes nécessaires au développement de solutions complexes. Ainsi, après les différentes variantes militaires, sont apparus le génie maritime, le génie rural, le génie génétique, le génie chimique, le génie mécanique, le génie industriel, enfin le génie logiciel.

Enfin l’ingénierie vint!…

La langue anglaise utilise le terme « engineering », dérivé du mot français « engigneor » (celui qui avait été abandonné en France, au profit d’« ingeignieur ») pour désigner l’ensemble des activités de conception et de réalisation d’ouvrages complexes.

C’est tout récemment – en 1964 – que l’on a adopté, en français, le mot « ingénierie » par l’ajout du suffixe « erie » avec la définition suivante : « Ensemble des aspects technologiques, économiques, financiers et humains, relatifs à l’étude et à la réalisation d’un projet, qu’il soit industriel, scientifique ou de société. ».

Le mot « Ingénierie » apparaît comme la version francisée d’« engineering » en grossissant la liste des termes français, revenus en France après un stage en Angleterre, où ils se sont enrichis de quelques concepts novateurs. Plus précisément, l’ingénierie désigne l’ensemble des fonctions allant de la conception et des études, y compris la formalisation des besoins des utilisateurs, à la responsabilité de la construction et au contrôle des équipements d’une installation technique ou industrielle.

L’ingénierie est une discipline de conception et de réalisation d’ouvrages fonctionnels dans différents domaines industriels ; elle s’exécute selon les règles de l’art de la rigueur scientifique.

Propositions

Nous proposons de spécifier chacun de ces deux termes pour distinguer deux concepts que notre formation intellectuelle différencie nettement. Alors que le pragmatisme anglo-saxon réunit dans un seul mot « engineering » les connaissances et leur mise en application, notre culture cartésienne distingue la théorie et la pratique avant de les associer dans l’action.

L’ingénierie est, logiquement, la mise en pratique dans le cadre de réalisations concrètes, d’un ensemble cohérent de concepts contenus dans le génie. Ce qui nous invite à préciser les deux définitions suivantes.

Génie : corps de connaissances théoriques. Ensemble de connaissances raisonnées (scientifiques) et de moyens appropriés (techniques) propres à un domaine d’activités.

Ingénierie : applications concrètes pratiques

Mise en application dynamique, dans le cadre d’un projet, de connaissances raisonnées (scientifiques) et de moyens appropriés (techniques) pour la conception, le développement et la mise en œuvre de systèmes, dans un domaine d’activités.